Ô BGAYETH BIEN NÉ MAIS...
Ah ! Saldae !
Ah ! Naciria !
Ah ! Cité des Hammadites !
Ah ! Bougie !
Ah ! Béjaia !
Ah ! Bgayeth !
Où est ta culture ? Où est ton
savoir-vivre ? Où est ton Histoire ?
Où es-tu ? Que fais-tu ? Que
deviens-tu ?
Où sont tes vestiges ? Où se
terrent tes trésors ? Où se cachent tes splendeurs ?
Que sont devenus tes jardins ? Où
sont passés tes sites ? Où sont parties tes traditions ?
Où, quand, comment, pourquoi as-tu
changé ?
Où, quand, comment, pourquoi t’es-tu
déguisée ?
Où, quand, comment, pourquoi t’es-tu
négligée ?
Ah ! Belle cité, refuge des
érudits !
Ah ! ville historique, témoin du
passé !
Ah ! Capitale légendaire au riche
patrimoine !
Le Port et la Jetée, le Phare et le
Cap Carbon, les Aiguades et les Plages, la Place du 1er Novembre et
la Plaine, les Squares et les Parcs, la Kasbah et les Souks, les rues et les
Boulevards, le théâtre et le Cinéma, le Sport et la Musique... Le, la, les, un,
une, des, des mots devenus des maux.
Où se trouve ton âme ?
Qu’est-devenue ta vie ? Où est passée ta fierté ?
Jadis, la flamme de ta bougie
rayonnait sur tout le territoire, et même au-delà des frontières !
Or, la cire a fondu, la lueur s’est
éteinte, la chandelle est morte...
Ah ! Bgayeth, que ne renais-tu de
tes cendres comme le Sphinx de la Mythologie ?
Réveille-toi donc et ravive ta
flamme !
De toi, tes enfants ne sont jamais
las, et sache que pour toi, ils sont toujours là...
ou l'âme d'un poète
Fils de Kherrata et de Djermouna, Athmane se souvient de ce matin du mois d'avril 1965, jour de son départ vers un exil volontaire qui le mènera de l'autre côté de la Méditerranée, en terre française où il élira domicile. Il avait dix-sept ans. Pour tout bagage, il possédait un stylo bic et un bloc-notes Rhodia.
Il se souvient de ses deux mères comme il dit : la Mère et la Patrie. Celle qui lui a donné la vie, et sa région natale, celle qui a donné un sens à son existence. Ce fut la première fois que le fils quittait sa mère biologique pour une destination lointaine, et pour une durée incertaine. La brusque séparation du garçon et de sa maman a inspiré à l'adolescent un poème écrit en kabyle, et qui sera chanté par Idless Abdel.
Plus tard, Athmane écrira une chanson en hommage à tous les pères de ce monde.
Yemma / Ma mère
Laisse-moi partir, ma chère mère
Laisse-moi partir, du fond du cœur
C'est à mon tour de m'exiler
Grâce à Dieu, ta misère sera soulagée
Je pars contre mon gré
Courage, maman, c'est la destinée.
Ô ma mère, mon cœur et mon foie sont oppressés
Des larmes de mes yeux ont coulé
Tout en moi est troublé
Je sais d'où me vient cette souffrance
Car, toi et papa, je dois vous quitter.
J'ai mis un pied devant l'autre
Je voulais hâter le pas
Mon chemin s'est assombri
Nul signe de clarté
La nostalgie m'a envahi
La lune dans le ciel s'est attristée.
Au-dessus des nuages je me suis envolé
J'ai déplié mes ailes de faucon et j'ai plané
Au milieu des plus beaux jardins de Paris,
Ce soir, je vais me poser, si Dieu le permet.
À la fête de l'Aïd, je te le promets,
Je serai revenu et, à nouveau réunis,
notre joie sera embellie
d'ambre et de henné.
Notre premier enfant naquit le samedi trois juillet 1971 à trois heures du matin.
Le nouveau-né était une adorable petite fille que sa mère avait prénommée Linda. Elle vint au monde un mois, jour pour jour, avant la date de mon anniversaire. Curieuse et heureuse coïncidence : comme elle, je suis né moi-même un samedi, un trois août, à trois heures du matin ! C'était vraiment un jour à marquer d'une pierre blanche. Avec ses yeux de jais, sa chevelure noire, son petit minois rond au milieu duquel trônait un minuscule nez retroussé, elle était assurément exquise.
Je n'arrivais pas encore à réaliser que j'avais donné la vie à un joli poupon rose, et que j'étais enfin devenu père. Un père sans doute le plus heureux du monde ! Soudain, l'avenir me parut désormais ensoleillé et plein de promesses. Je voulais crier au monde entier sa naissance, car cette arrivée était pour moi comme l'avènement du messie…
Je passais tout le clair de mon temps devant le grand berceau en teck, et m'absorbais dans la contemplation de ce petit être qui était mien. Ses deux jolies menottes et ses menus pieds mignons me paraissaient irréels. Comme dans un rêve, je nageais dans un conte de fées. Le moindre de ses mouvements était un ravissement. Autour de moi, hormis ma petite fille, plus rien n'existait.
Je me demandais comment cette petite créature si faible pouvait insuffler tant de force et de bonheur à son entourage ; et comment, étant si petite, pouvait-elle emplir toute la maison de sa présence. Son prénom, qu'elle ne connaissait pas encore, était sur toutes les lèvres et résonnait dans toutes les pièces :
« Chut ! Linda est en train de dormir ! »
« Linda, a-t-elle pris sa tétée ? »
« Venez voir, Linda a souri ! »
Je la voyais grandir chaque jour, chaque heure ; peut-être chaque seconde ; millimètre par millimètre… À l'école, je racontais tous ses faits et gestes à mes collègues et à mes élèves ; il m'était même arrivé de changer le prénom féminin du personnage du texte de lecture en le remplaçant par celui de Linda. De ce fait, quand un élève lisant le texte prononçait son prénom, j'avais l'impression que ma fille était avec moi en classe et que, déjà, elle était l'héroïne d'une œuvre littéraire.
Aujourd'hui encore, quand je mets en mouvement le Flash-back de ma vie, je me revois quelques heures avant sa naissance à l'hôpital de Kherrata ; je longeais nerveusement le long et large couloir de la maternité en portant en moi l'inquiétude d'un malaise perpétuel. Ce fut d'abord la santé de ma femme qui me préoccupait le plus.
Ayant eu certainement pitié de mon état en proie à une agitation fébrile, l'infirmière, souriante, vint à plusieurs reprises me rassurer en me signalant que l'accouchement se déroulait dans de bonnes conditions. Quant aux hommes du paramédical qui empruntaient le grand couloir pour vaquer à leurs occupations, ils ne manquaient pas de me féliciter par avance. Et tous, sans exception, formulaient le vœu pour que ce premier bébé fût un garçon. Au début, je n'attachais pas trop d'importance à ces souhaits répétés étant soucieux en premier lieu de la santé de ma femme. Puis, petit à petit, l'idée du bébé mâle eut raison de ma raison, et je me surpris à prier pour qu'il en fût ainsi. Dès lors, cette pensée hantait mon esprit… jusqu'à la naissance de ma fille.

Curieusement, je ne fus nullement contrarié par cette nouvelle malgré le matraquage psychologique des infirmiers. Une sorte d'apaisement m'enveloppa tout entier ; je ressentis un soulagement d'autant plus vif que mes angoisses avaient été plus cuisantes.
Maintenant, je n'avais plus qu'un seul désir : rendre visite à ma femme et prendre ma première-née dans mes bras. En pénétrant dans la salle, une émotion agréable et profonde gagna tout mon être ; et en me penchant sur le berceau pour découvrir mon petit bout de chou, je pensais à la citation de Diderot :
« Il n'y a peut-être pas de joie comparable à celle de la mère qui voit son premier-né. »
Il suffisait en l'occurrence de remplacer "de la mère" par "du père"…
La Canne de Zizi
La canne de mon père était aussi illustre que le bâton de Moïse. Zizi et sa béquille vivaient en parfaite symbiose. Sans sa canne, mon père paraissait vulnérable ; sans Zizi, la canne n'était plus qu'un vulgaire bâton sans vie. À l'inverse, quand Zizi avait bien en main sa houlette, il se métamorphosait, son geste devenait plus sûr, son pas plus alerte, et son visage exprimait le sentiment d'un homme fort que rien ni personne ne pouvait entamer. Entre les doigts de mon père la canne s'animait subitement, comme si par ce seul contact il lui insufflait la vie...
C'était une canne d'un beau brun taillée dans un bois dur, imputrescible, probablement du teck ; sa grosse tige dont les cannelures étaient creusées en forme de spirale lui conférait le statut d'unique exemplaire ; En marchant avec sa canne, Zizi frappait le sol vigoureusement, avec la régularité d'un métronome, comme s'il battait la mesure : « Tac, tac, tac... » On l'entendait venir de loin ; et le bruit sec uniforme et tenace, synonyme d'autorité, inspirait une sorte de crainte mêlée de respect.
La canne de Zizi avait une fonction multiple. Outre celle d'appui, cette fameuse canne devenait, au gré du besoin, tantôt une gaule pour détacher de leur tige les figues hautes, tantôt une badine pour montrer les objets ou une férule pour indiquer les tâches à accomplir. Dans ce dernier cas, assis sur une chaise, mon père pointait le bout de sa canne sur l'ouvrage – par exemple un travail de maçonnerie ou l'égorgement d'un mouton – et, tel un maître d'école, il donnait ses conseils ou édictait ses ordres :
« Fais ceci ! Ne fais pas cela ! Il ne faut pas oublier de... ! Attention à ce que tu fabriques ! »
Parfois, pour attirer l'attention de l'ouvrier absorbé par son travail, Zizi battait énergiquement le sol avec sa canne. En principe, cette manœuvre énerverait plus d'un ; mais non, nul ne rechignait ; on écoutait respectueusement « Si Ali » et on appliquait ses directives à la lettre, le sourire en sus. À la fin de l'ouvrage, mon père, satisfait, ne manquait jamais de complimenter généreusement le travailleur avant de le récompenser pour son service.
Quand je pense à l'Aid-El-Kébir qu'on passait tous ensemble à Kherrata, une scène, toujours la même, me revient à l'esprit : au milieu de la cour, installé confortablement sur un siège, la main droite posée sur la poignée de sa canne maintenue verticalement, Zizi supervisait la cérémonie du sacrifice du mouton que le cousin Mustapha était chargé d'entreprendre. À côté de mon père, tout contre ses jambes, était blotti le petit Samir, premier fils de Mohamed Salah... Zizi ayant une confiance absolue à l'égard de Mustapha, celui-ci est l'une des rares personnes qui accomplissait son travail sans subir les remarques de mon père…
Quelquefois, cette canne était utilisée comme mesure pour évaluer la longueur d'une corde ou le périmètre d'une surface.
Dans le magasin, sa poignée recourbée servait de crochet pour suspendre ou dépendre les vêtements et autres articles.
Il arrivait que mon père l'agitât en la tenant en l'air de façon menaçante à l'intention des galopins jouant au ballon devant notre maison : la vue de la canne suffisait pour que les garnements prissent la poudre d'escampette...
La canne de Zizi ? C'était assurément un personnage !
Chaque âge
a ses plaisirs,
son esprit
et ses mœurs.
(Boileau)
Ma génération a vécu la transition du porte-plume à l’ordinateur.
Elle a vu naître un grand nombre d’inventions, elle a connu de grandes
découvertes. Elle a aussi traversé des époques de progrès et de régression, des
moments d’épanouissement et de décadence.
Tour
à tour, elle est passée du télégraphe au visiophone, de la TSF à
la chaîne hi-fi, de la montre de gousset à celle à quartz, de la calèche à la
grosse cylindrée, de la télévision en noir et blanc à la télévision en couleur,
du disque en vinyle au DVD...
Dans
tous les domaines (cinéma, transports, médecine, technologie...), ma génération
a connu les débuts de chaque début. Elle a connu les transformations
successives en assistant à tant de départs. Mais connaîtra-t-elle jamais les
arrivées ?
Quand
j’étais moins âgé, le temps filait si vite que je devins un homme sans même
m’en apercevoir. Aujourd’hui, je désire rattraper cette période écoulée si
brusquement ; ainsi, le sexagénaire que je suis devenu se transporte
souvent en imagination dans les endroits où il a vécu son enfance heureuse et
sa jeunesse insouciante en compagnie d’une bande de gamins, farceurs mais pas
méchants. À chacun de mes fabuleux voyages, ce retour au passé me semble plus
émouvant que l’aller. Plusieurs vies jalonnent notre existence : enfance,
adolescence, âge adulte... Quelle est la meilleure ? En ce qui me
concerne, ce n’est certainement pas celle qui me reste à vivre. Je crois que je
fais partie de la quantité de gens qui sont plus sensibles à l’imaginaire qu’au
réel. À cette différence que dans ma tête, ces souvenirs me paraissent plus
réels qu’imaginaires.
La
physionomie de Nourredine avait un faux air de l’acteur américain Clint
Eastwood. Mais quand il relevait sa lèvre supérieure en un rictus de défi, il
lui ressemblait davantage. Comme moi, Nourredine était très porté à la
rigolade ; ensemble, nous formions un duo de joyeux lurons. Assis sous le
porche d’une maison de quartier, nous nous maillions de rire en caricaturant à
souhait les passants. Nos remarques exagérées sur les effets vestimentaires ou
la démarche de la personne se trouvant dans notre collimateur, déclenchaient
instantanément notre fou rire. Nous passions ainsi des heures à nous tordre
d’un rire inextinguible. Quand nous n’avions pas de proies à ridiculiser, nous
évoquions un passage drôle d’un film vu récemment, ou une billevesée débitée
par l’un de nos camarades, et nous revoilà repartis pour un autre éclat de rire
interminable.
À
présent, si notre manière d’agir est devenue plus sage, notre tendance
naturelle à la rigolade est restée aussi intense qu’autrefois. Lui et moi avons
gardé en tête un important stock de nos rires passés, et à chacune de nos
rencontres on y puise volontiers pour alimenter notre bonne humeur.
Notre
bande de copains avait pris l’habitude de rejouer dans la nature un film
d’aventures ayant plu à la majorité. Cependant, la salle de cinéma de Kherrata
ne programmait qu’une seule séance hebdomadaire. Aussi, pendant les vacances,
allions-nous souvent à Sétif pour gaver nos yeux d’images du grand écran dans
les cinémas aux noms mythiques : Colisée, ABC, Star, Variétés.
Dans
nos remakes de westerns, Abdellah tenait toujours le rôle du méchant.
Ses petits yeux pétillants et son visage énergique conféraient à Abdellah un
caractère extraverti. Le comportement et les propos de notre camarade se
manifestaient toujours avec une vitalité exubérante. Quand il racontait une
histoire drôle, il valait mieux s’éloigner de lui ; car sa voix puissante
vous crèverait les tympans, et ses gestes brusques vous transperceraient la
poitrine. Tout en débitant son anecdote, il ponctuait ses dires par une série
de coups portés au buste de son vis-à-vis avec l’extrémité de ses quatre grands
doigts réunis, à l’image du peintre martelant le mur de son grattoir pour en
détacher le plâtre.
Un
jour, dans notre nouvelle version d’un film vu la veille, Abdellah joua le rôle
du sorcier d’une tribu hostile. Pour se mettre en situation, il se coiffa d’une
tête décharnée et desséchée d’une bête à cornes dont l’os avait blanchi par le
temps. À un moment donné du scénario, je le tenais en respect avec mon revolver
en bois, et lui intimais l’ordre de lever les bras. Abdellah s’exécuta. À ce
moment précis, je devins blême d’effroi : DE L’UNE DES CORNES CREUSES, EMERGEAIT
MOLLEMENT LA TETE D’UN SERPENT !
Glacé d’horreur, je ne savais pas comment avertir mon ami sans lui faire courir
un grave danger. Lui, me cria :
« Hé,
Mnouer, qu’as-tu ? C’est moi qui devrais être dans ton état puisque je
suis ton prisonnier ! »
« Écoute
Abdellah, balbutiai-je, garde ton calme. À mon signal, jette d’un coup de tête
ta coiffe de sorcier, car dans la corne gauche est niché un serpent. »
À
cette annonce, Abdellah hurla de terreur ; et d’un geste instinctif, il
lança au loin la tête cornue. Nous vîmes alors le reptile se faufiler dans
l’herbe en se déplaçant par ondulations latérales. Ouf ! Plus de peur que
de mal ! Un instant après, nous éclatâmes tous deux d’un rire énorme
tandis que les autres copains nous rejoignaient. Depuis, Abdellah continua à tenir le rôle du
méchant. Mais toujours la tête nue...
Mustapha
était l’adonis du groupe, le beau gosse du village. En plus de ce titre
envieux, il savait conduire. De ce fait, plusieurs fois en été, il piquait en
douce la voiture de son paternel, et nous emmenait dans la « 403 Peugeot » faire une randonnée
nocturne dans les gorges du « Chabet
El Akhra ».
La
route déserte, l’obscurité et notre présence dans une voiture
« volée » nous donnaient l’impression de braver tous les dangers.
Dans le silence pesant du grand défilé, le ronflement du moteur s’amplifiait de
tous les échos qu’il éveillait. Insouciants et ravis de vivre cette péripétie,
nous roulions jusque tard dans la nuit. Puis, nous aidâmes Mustapha à garer
précautionneusement la voiture dans le garage familial avant de nous séparer, les
cœurs débordant d’enthousiasme : nous étions des mineurs, et nous venions
de commettre une action majeure...
Rabah
était un vrai feu follet. Il était très vif, rapide, insaisissable. Il parlait
avec une telle volubilité qu’on se demandait comment il arrivait à respirer.
Toujours en état d’excitation, il joignait à la parole des gestes incohérents
qui accentuaient sa fébrilité. Il causait en faisant un bruit de succion. De
temps en temps, il émettait de petits rires brefs affectant ainsi à son
discours un aspect particulier et plaisant.
On
lui avait collé le sobriquet de « Aferfedj »[1].
Sa seule présence électrisait tout notre groupe. Dans les moments de vague
mélancolie, il suffisait de rechercher la compagnie de Rabah pour retrouver le
moral...
L’aplomb
imperturbable de Mouloud était une force qui décontenançait les autres.
Sa haute stature, sa démarche paisible et son sourire placide révélaient clairement
cette force tranquille. Rien ne pouvait le troubler ; il restait froid et
impassible en toutes circonstances.
Une
fois, pendant les vacances d’été, Mouloud m’avait invité à passer une semaine à
Oran chez son oncle, personne douce et obligeante. Ce fut un séjour
inoubliable. Les promenades sur le front de mer et la pétulance de la vie
estivale me donnaient l’impression de vivre dans un Eldorado. La capitale de
l’ouest n’avait assurément rien à envier aux villes occidentales. Bien au
contraire !
Plus
tard, nous referons le voyage d’Oran, mais cette fois-ci avec nos épouses
respectives. Pour Mouloud et moi, ce fut comme aller en pèlerinage sur ces
lieux bénis des dieux...
Quelques
années auparavant, lorsque nous commençâmes tous deux à percevoir des salaires
de fonctionnaires, nous achetâmes en association une voiture d’occasion à un
prix très avantageux.
Ah !
Cette Dauphine ! Cette belle petite bagnole bleue à quatre portes, était
devenue une voiture populaire par excellence. Elle n’avait pas de clef de
contact, un simple bouton actionnait le démarreur. De ce fait, tout le monde
pouvait l’emprunter pour transporter des personnes ou des marchandises. À la
condition toutefois de remplir d’essence le réservoir. Tous chérissaient notre
Dauphine. Elle connaissait toutes les adresses du patelin, et ne rechignait
jamais à rendre service à quiconque, à n’importe quel moment de la journée ou
de la nuit. Parfois, quelqu’un venait la conduire à l’unique station d’essence
du village pour le seul plaisir de lui faire le plein de carburant. Quand nous
la vendîmes deux ans plus tard, une atmosphère morose s’appesantit sur toute la
localité. Ce fut comme si un habitant venait de disparaître...
L’autre
Mustapha était le bricoleur du groupe malgré son jeune âge. Il était
doué d’une intelligence pratique assez vive. Rien ne lui résistait, même pas
les nouveaux appareils ménagers complexes. Cependant, sa démarche nonchalante
et son sourire aérien ne reflétaient nullement cette aptitude manuelle. Il le
savait, et chaque fois qu’il réussissait à réparer, avec les moyens du bord,
une machine ou un instrument, il nous lançait comme un cri de triomphe :
« Hé,
hé, méfiez-vous de l’eau qui dort ! »
Très
fidèle en amitié, Mustapha était de tous les coups. Combien en avions-nous
faits ?
Autour
de quatre cents...
Quarante ans plus tard,
au mois d’août 1996, j’appris avec beaucoup de chagrin le décès de monsieur
Challal qui résidait à Alger et que j’avais perdu de vue depuis belle lurette.
En cette malheureuse occasion, quelques-uns de mes camarades de classe et
moi-même avions rédigé un hommage que nous avions inséré dans la presse. En voici
le contenu :
C’est avec un douloureux sentiment mêlé d’une profonde tristesse et de
souvenirs impérissables que nous venons d’apprendre le décès du regretté
Challal Djoudi, instituteur des années cinquante à Kherrata.
Pour nous, ses anciens élèves, à présent quadragénaires, pères de familles
et cadres pour la plupart, la disparition de Challal Djoudi, « Monsieur
Challal », n’est pas sans rappeler irrésistiblement celles de Mouloud
Feraoun et de Mouloud Mammeri. Car,
assurément, notre maître avait l’envergure intellectuelle de ces deux
humanistes immortels.
Sous sa férule, une férule imprégnée de pédagogie, de morale et de
civisme, nous avons été façonnés pour devenir « les hommes de
demain » comme notre maître se plaisait à le répéter souvent ; ces hommes
qui prendraient en charge les destinées du pays, car, déjà, monsieur Challal
savait : il savait que l’indépendance de l’Algérie était incontournable et
que l’école et le savoir constituaient les éléments les plus importants sur
l’échiquier du devenir de la Nation.
Monsieur Challal était instituteur, bien sûr, mais il était aussi le
confident des élèves, le conseiller des parents, le sage du village…Sa présence
réconfortait, ses paroles rassuraient, son dévouement stimulait…
Qu’il était attrayant et toujours profitable de suivre en classe les cours
de monsieur Challal ! On résolvait les exercices de mathématiques sans
problèmes ; on se baladait dans la géographie sans histoire ; on
apprenait naturellement les sciences ; on conjuguait les temps à tous les
tons ; avec monsieur Challal, tous les passés étaient simples et parfaits,
même le subjonctif était plus que parfait ; avec monsieur Challal, les
mots étaient vivants, les phrases joyeuses, les paragraphes guillerets, les
textes éternels…
Merci, cher maître ! Merci de nous avoir appris à conduire nos
pensées en ordre, à rester lucides en toute circonstance.
Merci pour ces maîtres mots que
vous nous avez légués : observation, réflexion, conclusion…
Rassurez-vous cher instituteur, les graines que vous avez semées n’en
finissent pas de mûrir.
Reposez en paix, cher
maître !
Certes, votre corps a disparu pour
toujours, mais votre image et votre aura resteront à jamais vivantes dans nos
souvenirs !
En
écrivant ces lignes, j’ai la douce impression de revivre ma scolarité. J’ai la
nette sensation de sentir les odeurs de mon ancienne classe : celles de la
craie, de l’éponge mouillée, du mélange des produits chimiques... Cette
perception me ramène illico une foule d’images qui se presse autour de moi en
laissant libre cours à mon imagination impatiente :
Je revois nettement le
grand tableau noir aux trois volets…
Je revois le gros globe
terrestre posé sur un tabouret, à droite du bureau du maître…
Je revois les grands
rideaux bleus masquant les fenêtres hautes de la salle…
Je revois le
porte-cartes appuyé contre le mur du fond…
Je revois la décoration
de la classe constituée d’images au format allongé montrant des scènes d’un
marché hebdomadaire, d’une entrée en gare ou de la régulation de la circulation
routière…
Je revois les trois rangées de tables en bois
de chêne et l’armoire aux dimensions impressionnantes trônant à côté de
l’inévitable poêle…
Je
revois la grande cour parsemée d’arbres fruitiers…
Je revois les sanitaires
avec leurs rangées de robinets et les moitiés de portes des cabinets de toilette…
Je revois la multitude d’écoliers courant dans
tous les sens, chahutant et riant à gorge déployée…
Je revois les
instituteurs, avec leurs cache-poussière gris, debout, en cercle, bavardant
tout en nous surveillant…
Je revois les bonshommes
de neige et les sortes d’igloos qu’on dressait en hiver au beau milieu de la
cour de récréation…
Je revois la joyeuse
effervescence des préparatifs des fêtes scolaires…
Je revois les jeux désopilants de plein air,
la balle et le prisonnier ou colin-maillard…
Je revois ce jour exaltant du carnaval du
Mardi gras où maîtres et écoliers masqués portaient différents costumes :
Arlequin, Indien, Pirate, Clown...
Je revois la magnifique
et émouvante cérémonie de la remise des prix récompensant les meilleurs élèves…
Je revois la grande
kermesse de fin d’année organisée dans l’immense dépôt de la fabrique de tabac
« Tabacoop », construite en
1935.
Je conserve intacts tous
ces souvenirs qui bondissent allègrement dans ma tête ; que ne
donnerais-je pour revivre ne serait-ce qu’un tout petit bout de cette prime
jeunesse !
En classe, outre ceux de
mes origines, mes voisins étaient Français ou Allemands, juifs ou chrétiens…
Les Jean-Pierre, Yves ou Michel avaient pour noms Anton, Marrel ou Atlan... Ils
étaient fils de fonctionnaires, de commerçants ou de gendarmes. Il n’y avait
pas de filles dans notre classe étant donné que la mixité n’était pas en usage
à cette époque. Il existait donc, distinctement, une école de garçons et une
école de filles qui se trouvaient à plusieurs centaines de mètres l’une de
l’autre.
Je partageais mon
pupitre avec un juif, Jean-Pierre, ou « le boiteux », comme le
désignaient la plupart des élèves avec un plaisir manifeste de le rabaisser et
de le ridiculiser. Il faut dire que sa claudication et sa myopie n’arrangeaient
pas tout à fait ses affaires, et c’était tout naturellement qu’il devint la
tête de Turc de l’école.
Cependant, mon amabilité
à son égard atténuait quelque peu sa condition de souffre-douleur de la classe.
Mais j’avoue que cette gentillesse affichée était calculée : cette manière
d’agir me permettait d’obtenir tout ce que je désirais de Jean-Pierre. Ainsi,
durant toute l’année scolaire, il me comblait de gourmandises et autres
cadeaux.
Mais moi, de plus en
plus insatiable, j’usai continuellement de subterfuges pour acquérir d’autres
avantages. De ce fait, connaissant le caractère autoritaire de son père, je lui
subtilisai son beau stylo à plume de marque « Parker » et attendis sa
réaction qui ne tardera pas à se manifester sous la forme d’un visage décomposé
par une tension nerveuse :
« — Ménouar, tu
n’aurais pas vu mon stylo à plume par hasard ? Je crois que je l’ai
égaré ! Tu sais, mon père me tuerait s’il venait à l’apprendre !
— Non, répondis-je
hypocritement, mais si tu as cinq francs, je pourrai t’aider à le
chercher ? »
Avant la sortie de seize
heures trente, je tombais miraculeusement sur le fameux stylo et le remis
triomphalement à son propriétaire en échange de la pièce de monnaie… Et de la
même façon, d’autres fournitures scolaires de Jean-Pierre se volatilisaient
curieusement… pour réapparaître comme par enchantement.
Aujourd’hui, bien sûr,
je ne suis pas tellement fier de ma conduite. Mais, entre nous, arriver à
tromper un juif – même quelque peu débile – ne relève-t-il pas d’une sacrée
performance ?
Je revois nettement le
grand tableau noir aux trois volets…
Je revois le gros globe
terrestre posé sur un tabouret, à droite du bureau du maître…
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Parmi
tous les sports, le plus prisé, le plus apprécié, le plus populaire était sans
conteste le football. Le stade
municipal, situé à la sortie est du village, était une aire de jeu sans gazon
ni tuf. C’était un terrain vague damé
situé au bord d’une rivière dont la crue périodique grignotait les parois friables. La solution à ce problème fut trouvée en
installant des gabions sur toute la longueur du stade. Les joueurs disposaient toujours de ballons
de rechange, car si un tir puissant envoyait la balle ronde loin hors du
terrain, celle-ci se perdrait dans les fourrés alentours, ou tomberait dans la
rivière avant d’être emportée par le courant.
Tous
les quadragénaires de Kherrata se souviennent de la prestigieuse J.S.K.
La Jeunesse Sportive de Kherrata fut créée en 1947. J’avais tout juste un
an ; je découvrirai cette glorieuse équipe pendant la Révolution
algérienne. Les vieux Kherratatiens gardent toujours en mémoire les exploits de
ces redoutables « Noirs et Blancs »[1]
Pendant
la guerre de libération nationale, la J.S.K. continuait à pratiquer un football
de haute facture, car les motivations ne manquaient pas. Outre la joie de jouer
et le désir de ne pas décevoir son public assidu et en quantité considérable,
le fait de remporter un match contre une équipe française, a fortiori contre
l’équipe militaire, équivalait pour les Algériens à une victoire armée contre
l’ennemi.
La
caserne se trouvait à quelques mètres du stade, en lieu et place de la base de
vie de l’ancienne entreprise Truchetet qui avait construit le fameux barrage
d’Ighil Emda en 1953.
Chaque
dimanche après-midi, les habitants du village – c’est-à-dire la quasi-totalité
de la population mâle – se donnaient rendez-vous au stade pour y soutenir
inconditionnellement, avec toujours des émotions fortes, ce héros éponyme de
Kherrata. Là, les vivats et les cris scandant à l’unisson les trois lettres
« Ji-Esse-Ka ! Ji-Esse-Ka ! » résonnaient jusque dans les
gorges du Chabet-El-Akhra, à l’autre extrémité de la localité, comme pour
réconforter les âmes des victimes exécutées le 08 mai 1945 et jetées dans les
ravins du haut des parapets.
Aujourd’hui,
à la seule évocation de cette ancienne et prestigieuse équipe de football, ses
contemporains laissent échapper un profond soupir avant d’affirmer, avec une
pointe de nostalgie dans la voix, que le niveau technique de la valeureuse
J.S.K. était au moins égal, sinon supérieur, à celui des clubs de la ligue 1
actuelle. Ils ne sont pas loin de la vérité.
Indéniablement...
L’équipe
était managée par le bouillant « Papa Lardeau », petit bonhomme trapu
au caractère bourru ayant un fort accent du Midi. Aujourd’hui, je lui trouve
beaucoup de similitudes avec Guy Roux, l’ex-entraîneur bourguignon du club
français l’A.J.Auxerre. Du haut de mes douze ans, j’eus l’heureux privilège
d’assister à bon nombre de matches joués par la remarquable J.S.K. Des images
me remontent à la mémoire : je revois les dribbles déroutants de Derradji,
les débordements surprenants de Aziz, les tirs maîtrisés de Madjid, les
puissants dégagements de Mohamed, les belles échappées d’Idris...
Je
revois surtout les envolées d’une grâce féline de Fabre, le gardien de but.
Avec une détente prodigieuse, d’une grande élégance, il se saisissait du ballon
à la seconde où le cuir allait se nicher dans les filets. Dans les gradins de
fortune, les spectateurs se levaient comme un seul homme en poussant un énorme
« oh ! » d’admiration avant d’applaudir à tout rompre cette
prouesse d’un autre âge. Fabre était le dernier rempart de l’équipe. Mais quel
rempart ! Selon sa bonne ou sa mauvaise forme du jour, il pouvait à lui
seul gagner ou perdre le match.
Cela
me rappelle le revers affligeant subi par la J.S.K. suite aux fautes
volontaires commises par notre goal. Ce dernier, qui avait une dent contre papa
Lardeau pour je ne sais quel désaccord, décida de saboter le match. Ce
dimanche-là était un jour à mettre aux oubliettes. La méforme inhabituelle du
gardien de but et les maladresses qu’il multiplia rendirent perplexes les
spectateurs qui ne savaient plus quelle contenance prendre. Le bouche à oreille
finit par ébruiter la trahison, mais ne put éviter à la J.S.K. la défaite
imméritée.
À la
fin du triste match, sur le chemin du retour au village, Papa Lardeau, fou de
rage, se rua sur Fabre avec l’intention délibérée de le tuer en cherchant à le
balancer du haut d’un pont. Le gardien de but dut son salut à l’intervention
rapide des joueurs et de quelques spectateurs. La perfidie de Fabre fut bien
entendu unanimement condamnée par la population, surtout par les supporters de
la J.S.K., et le fourbe fut mis au ban de la société durant plusieurs jours.
La
rencontre dominicale de football était vécue à Kherrata comme une fête
hebdomadaire. Au stade, on avait droit à deux spectacles : l’un se
déroulant sur le terrain où les actions d’éclat et les beaux gestes des joueurs
étaient un régal pour les yeux, l’autre se produisant dans les gradins où la
musique des harmonicas, les cris de triomphe des spectateurs, les gesticulations
burlesques de quelques excentriques constituaient cette ambiance électrique
comme aimait la qualifier un ardent supporter.
Toute
cette clameur fervente mêlée de battements de mains était parsemée de cris à la
cantonade des marchands d’oranges, de maïs ou de limonade gardée au frais au
milieu de blocs de glace.
« Qui
veut une orange ? »
« Achetez
mon maïs ! »
« Étanchez
votre soif avec cette boisson toute fraîche ! »
La fin
du match mettait tout le village en effervescence. Les commentaires allaient
bon train... Certain aficionado décrivant à l’assistance une admirable phase de
jeu avait même des larmes de bonheur aux yeux... La symbiose entre la
population et la J.S.K. était entière... Les terrasses de café, en plein centre
du village, voisines les unes des autres, étaient bondées de consommateurs...
On s’interpellait d’une table à une autre pour évoquer la performance des
« Noirs et Blancs » ou ironiser sur la dissipation du camp adverse...
Sur
les larges trottoirs, deux ou trois barbecues exhalaient l’appétissant fumet
des brochettes et des merguez grillant sur la braise que le rôtisseur avivait
en agitant un éventail. On parlait,
riait, chantait... On dansait même !
C’était
là le troisième spectacle que nous offrait notre club adoré.
La J.S.K.
d’antan ? C’était assurément autre chose !
Après
un échec, les mines n’étaient certes pas aussi réjouies, mais l’effervescence
restait la même. Pour atténuer cette déception, on s’ingéniait à trouver un
bouc émissaire : entre l’impartialité de l’arbitre ou un joueur maladroit,
le mauvais état du terrain ou le vent soufflant dans une direction défavorable,
le choix était aisé.
« Même
dans la défaite, la J.S.K. demeurait la meilleure ! De toute façon,
dimanche prochain elle prendra sa revanche... »
[1] Ces
couleurs neutres avaient été adoptées par les équipes sportives de Sétif,
Guelma et Kherrata en signe de deuil à la suite des événements du 8 mai 1945 au
cours desquels des milliers d’Algériens furent massacrés dans ces villes par la
soldatesque française, perpétrant ainsi l’un des plus odieux crimes contre
l’Humanité que la terre ait connus.