Kherrata, la ville des souvenirs

L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le coeur, comme dans le langage. (La Rochefoucauld) 

 

Kherrata

 

La création officielle du village de Kherrata par l'Administration coloniale eut lieu en 1876 et son peuplement en 1878. Mais bien avant, en 1870, à l'entrée des Gorges du Chabet El Akhra, au bord de l'oued Agrioun, à 450 mètres d'altitude, à mi-chemin de Sétif et de Bougie, un petit hameau se constitua : 13 familles composées de 13 hommes - 8 femmes et 21 enfants - y construisirent 12 maisons. 

 

Entre 1886 et 1940, l'Administration coloniale mit en œuvre les projets de construction d'une église, d'une Justice de paix, d'une gendarmerie, d'une prison[1] et autres, comme la mise en service d'un réseau téléphonique... Le 03 juin 1954 a vu la création de l'Association Cultuelle Israélite de Kherrata dont le but était de subvenir aux frais, à l'entretien et à l'exercice du culte israélite dans la commune.


 

Selon une interprétation orale, le village de Kherrata porte le mot arabe signifiant « Laboureurs ». Le patelin est situé au pied de la chaîne des Babors dont le sommet culmine à 2400 mètres, à l'entrée des gorges du Chabet El Akhra,  locution qu'on peut traduire par : « Le ravin du bout du monde » ou « Le défilé de la mort ».

 

Une plaque, à l'entrée des Gorges par rapport à Bougie, rappelle les grands travaux de percement de la route réalisés sous la direction des Ponts & Chaussées de 1863 à 1870 au rythme d'un kilomètre par an. Les premières liaisons routières eurent lieu vers 1900. Un service de diligences assurait dans les deux sens le transport postal et des voyageurs. Ces voitures à chevaux rattachaient Sétif à bougie en quelque treize heures sur un parcours jalonné de cinq relais routiers. Des convois de chariots de marchandises sillonnaient cette route effectuant  un aller-retour en une semaine.

 

En 1913, le colon Eugène Dussaix fit bâtir un château à la sortie du village, à proximité de l'entrée des Gorges, avant de donner le jour à une minoterie moderne ; cependant, le petit moulin à façon étant le symbole du village de Kherrata aux yeux des colons, fut conservé pour permettre aux populations indigènes de venir y faire moudre leur grain. Une église fut construite en 1921 par le même industriel.

 

Roger Fournier succédera à Eugène Dussaix. Neveu de ce dernier, il fut régulièrement élu aux fonctions de premier magistrat municipal de Kherrata.

 

À une certaine époque, Kherrata était un modèle de cohabitation sur le plan religieux. Sur un même trottoir, à quelques mètres d'intervalle seulement, étaient érigées une mosquée et une synagogue. À la sortie ouest du village, se dressait une église. Le mélange entre musulmans, chrétiens et juifs ne souffrait d'aucun conflit particulier. Au contraire, la diversité des cérémonies religieuses conférait au village une ambiance festive quasi permanente.

 

 Ainsi, le Ramadhan, les Aïds esseghir et Kébir, l'Achoura, le Mouloud, chez les musulmans ; la Noël, les Pâques, la Pentecôte, l'Ascension, chez les chrétiens ; le Sabbat, le Kippour, la Pâque chez les juifs, toutes ces fêtes étaient célébrées avec un respect réciproque et unanime. De plus, les trois chefs religieux — l'Imam avec sa gandoura et son turban, le Curé avec sa soutane et sa tiare, le Rabbin avec sa robe et sa kippa — se rencontraient quelquefois et bavardaient avec une considération mutuelle bien visible. Quand je pense à ce trio de croyants, l'image qui me vient à l'esprit me paraît irréelle ; les fanatismes religieux de tous bords d'aujourd'hui ont fini par gommer cette réalité.

 

Cette sereine coexistence se manifestait également au sein de la population composée de plusieurs ethnies et nationalités. Aussi, Kabyles, Mozabites, Arabes, juifs, Espagnols, Marocains, Tunisiens, Italiens, Français,... cohabitaient-ils en bonne intelligence. Cette diversité était perceptible au sein même des « Arabes » et des « Kabyles ». Ainsi, chez les premiers, on distinguait les Sétifiens, les Biskris, les Msilis, les djidjeliens... 

 

Chez les seconds, on discernait ceux de la haute[2] et ceux de la basse Kabylie... Parmi ce dernier groupement ethnique, il était aisé de déterminer l'origine de chacun de ces membres grâce à l'accent, mais aussi à la particule négative utilisée : pour les uns, c'était « oula », pour les autres « ani » et pour certains « arra ». Et aussi paradoxal que cela pût paraître, ces multiples différences constituaient une sorte de liant consolidant convenablement cette chaleureuse convivialité qui régnait à Kherrata. De plus, la plupart des individus de chaque ethnie parlaient parfaitement les langues des autres communautés, ce qui facilitait considérablement les rapports entre les personnes. Kherrata était en fait une ville polyglotte. Les gens étaient certes différents, mais ils se respectaient les uns les autres. J'observe que cet esprit de tolérance s'en est allé aujourd'hui à vau-l'eau.

 

Dans les joutes de pétanque ou de football, dans les concours de belote ou de pêche, les équipes étaient composées indistinctement de joueurs appartenant à l'un ou l'autre groupe social sans susciter aucune inimitié. Au contraire, ces dissemblances se révélaient être un grand enrichissement dans plusieurs domaines : social, culturel, sportif, culinaire,...

 

Cette harmonieuse vie sociale qui prévalait à Kherrata entre colons et colonisés était bien sûr perçue à travers le regard candide d'un enfant de dix ans, car la réalité était tout autre. Cependant, les Algériens n'étaient pas dupes ; par exemple, ils savaient pertinemment que les apparences bienveillantes revêtues par les Juifs étaient trompeuses. En fait, ces derniers s'ingéniaient avec des faux-semblants à occulter leur engagement politique et entier avec le pouvoir colonial contre les Algériens.

 

Ainsi, si extérieurement les relations humaines dans la localité paraissaient évidentes, la haine sourde qui fermentait dans l'esprit des Européens contre les « Indigènes » était également bien visible pour celui qui savait bien regarder.

 

Autre fait marquant chez les autochtones, il n'y avait ni riches ni pauvres, ni instruits ni ignorants, ni forts ni faibles, ni petits ni grands... il y avait seulement des êtres humains. Tout naturellement. Ainsi, à une table de jeu, par exemple, le plus souvent les joueurs de belote étaient respectivement un riche, un chômeur, un croyant et un picoleur. Et les spectateurs tout autour, de diverses conditions sociales, n'hésitaient pas à taquiner l'un ou l'autre des quatre adversaires dont le jeu laissait à désirer. À Kherrata, la différence qui distinguait les habitants apparaissait exclusivement dans les noms patronymiques...

 

Et l'humour n'était pas en reste puisqu'à Kherrata, l'exercice de la plaisanterie était une sorte de devoir où le génie populaire faisait preuve d'une imagination débordante. Les blagues, les farces en tous genres, surtout les canulars, déchaînaient des moments de rigolade mémorables. Et le plus amusant était de voir que la victime de ces joyeusetés fut la première à en rire...

 

Kherrata était un gentil village où il faisait bon vivre. Ses habitants s'enorgueillissaient d'avoir le plus bel hôtel de ville du pays. En effet, l'admirable architecture de la mairie, très moderne, édifiée au centre du village vers 1950, dégageait une sorte de grandeur qui donnait à la population l'agréable impression d'être en avance sur son temps. Et les jardins, avec leurs magnifiques bigaradiers aux oranges perpétuelles, avec leurs arbustes de romarin aux fleurs bleues parfaitement taillés au niveau d'une clôture basse, avec leurs nombreux rosiers grimpants, et avec bien d'autres plantes ornementales, assignaient à cette place un bel effet de carte postale haute en couleurs.

 

À l'occasion des fêtes légales ou religieuses, ce lieu public offrait aux promeneurs un site idéal pour une prise de photos souvenirs.

 

La mairie de Kherrata disposait d'une riche bibliothèque où étaient classés tous les chefs-d'œuvre de la littérature française et étrangère. Les livres, commandés aux éditions classiques et contemporaines de Paris, étaient protégés par une superbe et unique reliure en papier-toile agrémentée d'un ruban bicolore servant de signet. Dans la grande salle de lecture, on pouvait également consulter tous les numéros de l'hebdomadaire d'information Paris-Match depuis sa première parution en 1949.

 

Malheureusement, après l'indépendance du pays, ces trésors ont été dilapidés et semés aux quatre vents...



[1] Les Algériens autochtones précisent que la prison fut construite avant l'école communale.

[2] Parmi eux, le frère du colonel Amirouche.



26/12/2008
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