Kherrata (souvenirs d'ados)

Chaque âge a ses plaisirs,

son esprit et ses mœurs.

(Boileau)

 

 

Ma génération a vécu la transition du porte-plume à l’ordinateur. Elle a vu naître un grand nombre d’inventions, elle a connu de grandes découvertes. Elle a aussi traversé des époques de progrès et de régression, des moments d’épanouissement et de décadence.

 

Tour à tour, elle est passée du télégraphe au visiophone, de la TSF à la chaîne hi-fi, de la montre de gousset à celle à quartz, de la calèche à la grosse cylindrée, de la télévision en noir et blanc à la télévision en couleur, du disque en vinyle au DVD...   

 

Dans tous les domaines (cinéma, transports, médecine, technologie...), ma génération a connu les débuts de chaque début. Elle a connu les transformations successives en assistant à tant de départs. Mais connaîtra-t-elle jamais les arrivées ?

 

Quand j’étais moins âgé, le temps filait si vite que je devins un homme sans même m’en apercevoir. Aujourd’hui, je désire rattraper cette période écoulée si brusquement ; ainsi, le sexagénaire que je suis devenu se transporte souvent en imagination dans les endroits où il a vécu son enfance heureuse et sa jeunesse insouciante en compagnie d’une bande de gamins, farceurs mais pas méchants. À chacun de mes fabuleux voyages, ce retour au passé me semble plus émouvant que l’aller. Plusieurs vies jalonnent notre existence : enfance, adolescence, âge adulte... Quelle est la meilleure ? En ce qui me concerne, ce n’est certainement pas celle qui me reste à vivre. Je crois que je fais partie de la quantité de gens qui sont plus sensibles à l’imaginaire qu’au réel. À cette différence que dans ma tête, ces souvenirs me paraissent plus réels qu’imaginaires.

 


 

La physionomie de Nourredine avait un faux air de l’acteur américain Clint Eastwood. Mais quand il relevait sa lèvre supérieure en un rictus de défi, il lui ressemblait davantage. Comme moi, Nourredine était très porté à la rigolade ; ensemble, nous formions un duo de joyeux lurons. Assis sous le porche d’une maison de quartier, nous nous maillions de rire en caricaturant à souhait les passants. Nos remarques exagérées sur les effets vestimentaires ou la démarche de la personne se trouvant dans notre collimateur, déclenchaient instantanément notre fou rire. Nous passions ainsi des heures à nous tordre d’un rire inextinguible. Quand nous n’avions pas de proies à ridiculiser, nous évoquions un passage drôle d’un film vu récemment, ou une billevesée débitée par l’un de nos camarades, et nous revoilà repartis pour un autre éclat de rire interminable.

 

À présent, si notre manière d’agir est devenue plus sage, notre tendance naturelle à la rigolade est restée aussi intense qu’autrefois. Lui et moi avons gardé en tête un important stock de nos rires passés, et à chacune de nos rencontres on y puise volontiers pour alimenter notre bonne humeur.

 

Notre bande de copains avait pris l’habitude de rejouer dans la nature un film d’aventures ayant plu à la majorité. Cependant, la salle de cinéma de Kherrata ne programmait qu’une seule séance hebdomadaire. Aussi, pendant les vacances, allions-nous souvent à Sétif pour gaver nos yeux d’images du grand écran dans les cinémas aux noms mythiques : Colisée, ABC, Star, Variétés.

 

Dans nos remakes de westerns, Abdellah tenait toujours le rôle du méchant. Ses petits yeux pétillants et son visage énergique conféraient à Abdellah un caractère extraverti. Le comportement et les propos de notre camarade se manifestaient toujours avec une vitalité exubérante. Quand il racontait une histoire drôle, il valait mieux s’éloigner de lui ; car sa voix puissante vous crèverait les tympans, et ses gestes brusques vous transperceraient la poitrine. Tout en débitant son anecdote, il ponctuait ses dires par une série de coups portés au buste de son vis-à-vis avec l’extrémité de ses quatre grands doigts réunis, à l’image du peintre martelant le mur de son grattoir pour en détacher le plâtre.

 

Un jour, dans notre nouvelle version d’un film vu la veille, Abdellah joua le rôle du sorcier d’une tribu hostile. Pour se mettre en situation, il se coiffa d’une tête décharnée et desséchée d’une bête à cornes dont l’os avait blanchi par le temps. À un moment donné du scénario, je le tenais en respect avec mon revolver en bois, et lui intimais l’ordre de lever les bras. Abdellah s’exécuta. À ce moment précis, je devins blême d’effroi : DE L’UNE DES CORNES CREUSES, EMERGEAIT MOLLEMENT LA TETE D’UN SERPENT ! Glacé d’horreur, je ne savais pas comment avertir mon ami sans lui faire courir un grave danger. Lui, me cria :

 

« Hé, Mnouer, qu’as-tu ? C’est moi qui devrais être dans ton état puisque je suis ton prisonnier ! »

 

« Écoute Abdellah, balbutiai-je, garde ton calme. À mon signal, jette d’un coup de tête ta coiffe de sorcier, car dans la corne gauche est niché un serpent. »

 

À cette annonce, Abdellah hurla de terreur ; et d’un geste instinctif, il lança au loin la tête cornue. Nous vîmes alors le reptile se faufiler dans l’herbe en se déplaçant par ondulations latérales. Ouf ! Plus de peur que de mal ! Un instant après, nous éclatâmes tous deux d’un rire énorme tandis que les autres copains nous rejoignaient.  Depuis, Abdellah continua à tenir le rôle du méchant. Mais toujours la tête nue...

 

Mustapha était l’adonis du groupe, le beau gosse du village. En plus de ce titre envieux, il savait conduire. De ce fait, plusieurs fois en été, il piquait en douce la voiture de son paternel, et nous emmenait dans la « 403 Peugeot » faire une randonnée nocturne dans les gorges du « Chabet El Akhra ».

 

La route déserte, l’obscurité et notre présence dans une voiture « volée » nous donnaient l’impression de braver tous les dangers. Dans le silence pesant du grand défilé, le ronflement du moteur s’amplifiait de tous les échos qu’il éveillait. Insouciants et ravis de vivre cette péripétie, nous roulions jusque tard dans la nuit. Puis, nous aidâmes Mustapha à garer précautionneusement la voiture dans le garage familial avant de nous séparer, les cœurs débordant d’enthousiasme : nous étions des mineurs, et nous venions de commettre une action majeure...

 

Rabah était un vrai feu follet. Il était très vif, rapide, insaisissable. Il parlait avec une telle volubilité qu’on se demandait comment il arrivait à respirer. Toujours en état d’excitation, il joignait à la parole des gestes incohérents qui accentuaient sa fébrilité. Il causait en faisant un bruit de succion. De temps en temps, il émettait de petits rires brefs affectant ainsi à son discours un aspect particulier et plaisant.

On lui avait collé le sobriquet de « Aferfedj »[1]. Sa seule présence électrisait tout notre groupe. Dans les moments de vague mélancolie, il suffisait de rechercher la compagnie de Rabah pour retrouver le moral...

 

L’aplomb imperturbable de Mouloud était une force qui décontenançait les autres. Sa haute stature, sa démarche paisible et son sourire placide révélaient clairement cette force tranquille. Rien ne pouvait le troubler ; il restait froid et impassible en toutes circonstances.

 

Une fois, pendant les vacances d’été, Mouloud m’avait invité à passer une semaine à Oran chez son oncle, personne douce et obligeante. Ce fut un séjour inoubliable. Les promenades sur le front de mer et la pétulance de la vie estivale me donnaient l’impression de vivre dans un Eldorado. La capitale de l’ouest n’avait assurément rien à envier aux villes occidentales. Bien au contraire !

 

Plus tard, nous referons le voyage d’Oran, mais cette fois-ci avec nos épouses respectives. Pour Mouloud et moi, ce fut comme aller en pèlerinage sur ces lieux bénis des dieux...

 

Quelques années auparavant, lorsque nous commençâmes tous deux à percevoir des salaires de fonctionnaires, nous achetâmes en association une voiture d’occasion à un prix très avantageux.

 

Ah ! Cette Dauphine ! Cette belle petite bagnole bleue à quatre portes, était devenue une voiture populaire par excellence. Elle n’avait pas de clef de contact, un simple bouton actionnait le démarreur. De ce fait, tout le monde pouvait l’emprunter pour transporter des personnes ou des marchandises. À la condition toutefois de remplir d’essence le réservoir. Tous chérissaient notre Dauphine. Elle connaissait toutes les adresses du patelin, et ne rechignait jamais à rendre service à quiconque, à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit. Parfois, quelqu’un venait la conduire à l’unique station d’essence du village pour le seul plaisir de lui faire le plein de carburant. Quand nous la vendîmes deux ans plus tard, une atmosphère morose s’appesantit sur toute la localité. Ce fut comme si un habitant venait de disparaître...

 

L’autre Mustapha était le bricoleur du groupe malgré son jeune âge. Il était doué d’une intelligence pratique assez vive. Rien ne lui résistait, même pas les nouveaux appareils ménagers complexes. Cependant, sa démarche nonchalante et son sourire aérien ne reflétaient nullement cette aptitude manuelle. Il le savait, et chaque fois qu’il réussissait à réparer, avec les moyens du bord, une machine ou un instrument, il nous lançait comme un cri de triomphe :

 

« Hé, hé, méfiez-vous de l’eau qui dort ! »

 

Très fidèle en amitié, Mustapha était de tous les coups. Combien en avions-nous faits ?

Autour de quatre cents...

 

 



[1] Personne qui agit avec un empressement excessif. 



28/12/2008
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