Première Naissance

 

Première Naissance

 

 

Notre premier enfant naquit le samedi trois juillet 1971 à trois heures du matin.

 

Le nouveau-né était une adorable petite fille que sa mère avait prénommée Linda. Elle vint au monde un mois, jour pour jour, avant la date de mon anniversaire. Curieuse et heureuse coïncidence : comme elle, je suis né moi-même un samedi, un trois août, à trois heures du matin !  C'était vraiment un jour à marquer d'une pierre blanche. Avec ses yeux de jais, sa chevelure noire, son petit minois rond au milieu duquel trônait un minuscule nez retroussé, elle était assurément exquise.

 

Je n'arrivais pas encore à réaliser que j'avais donné la vie à un joli poupon rose, et que j'étais enfin devenu père. Un père sans doute le plus heureux du monde ! Soudain, l'avenir me parut désormais ensoleillé et plein de promesses. Je voulais crier au monde entier sa naissance, car cette arrivée était pour moi comme l'avènement du messie…

 

Je passais tout le clair de mon temps devant le grand berceau en teck, et m'absorbais dans la contemplation de ce petit être qui était mien. Ses deux jolies menottes et ses menus pieds mignons me paraissaient irréels. Comme dans un rêve, je nageais dans un conte de fées. Le moindre de ses mouvements était un ravissement. Autour de moi, hormis ma petite fille, plus rien n'existait.

 

Je me demandais comment cette petite créature si faible pouvait insuffler tant de force et de bonheur à son entourage ; et comment, étant si petite, pouvait-elle emplir toute la maison de sa présence. Son prénom, qu'elle ne connaissait pas encore, était sur toutes les lèvres et résonnait dans toutes les pièces :

 

« Chut ! Linda est en train de dormir ! »

 

« Linda, a-t-elle pris sa tétée ? »

 

« Venez voir, Linda a souri ! »


 

Je la voyais grandir chaque jour, chaque heure ; peut-être chaque seconde ; millimètre par millimètre… À l'école, je racontais tous ses faits et gestes à mes collègues et à mes élèves ; il m'était même arrivé de changer le prénom féminin du personnage du texte de lecture en le remplaçant par celui de Linda. De ce fait, quand un élève lisant le texte prononçait son prénom, j'avais l'impression que ma fille était avec moi en classe et que, déjà, elle était l'héroïne d'une œuvre littéraire.

 

Aujourd'hui encore, quand je mets en mouvement le Flash-back de ma vie, je me revois quelques heures avant sa naissance à l'hôpital de Kherrata ; je longeais nerveusement le long et large couloir de la maternité en portant en moi l'inquiétude d'un malaise perpétuel. Ce fut d'abord la santé de ma femme qui me préoccupait le plus.

 

Ayant eu certainement pitié de mon état en proie à une agitation fébrile, l'infirmière, souriante, vint à plusieurs reprises me rassurer en me signalant que l'accouchement se déroulait dans de bonnes conditions. Quant aux hommes du paramédical qui empruntaient le grand couloir pour vaquer à leurs occupations, ils ne manquaient pas de me féliciter par avance. Et tous, sans exception, formulaient le vœu pour que ce premier bébé fût un garçon. Au début, je n'attachais pas trop d'importance à ces souhaits répétés étant soucieux en premier lieu de la santé de ma femme. Puis, petit à petit, l'idée du bébé mâle eut raison de ma raison, et je me surpris à prier pour qu'il en fût ainsi. Dès lors, cette pensée hantait mon esprit… jusqu'à la naissance de ma fille.



 


Curieusement, je ne fus nullement contrarié par cette nouvelle malgré le matraquage psychologique des infirmiers. Une sorte d'apaisement m'enveloppa tout entier ; je ressentis un soulagement d'autant plus vif que mes angoisses avaient été plus cuisantes.

 

Maintenant, je n'avais plus qu'un seul désir : rendre visite à ma femme et prendre ma première-née dans mes bras. En pénétrant dans la salle, une émotion agréable et profonde gagna tout mon être ; et en me penchant sur le berceau pour découvrir mon petit bout de chou, je pensais à la citation de Diderot :

 

« Il n'y a peut-être pas de joie comparable à celle de la mère qui voit son premier-né. » 

 

Il suffisait en l'occurrence de remplacer "de la mère" par "du père"…

 



02/02/2009
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